A la recherche du tableau perdu

       Mes balades augeronnes m ‘ont toujours fasciné, non sans un brin d’ironie, par ce léger embonpoint de la terre normande, cette surabondance d’herbe et de nourriture. Pays joufflu, pays pansu, rondeurs onctueuses du beurre. Les impressionnistes ne s’y trompèrent point, qui ont capté les sourdes métamorphoses de l’air et de la mer. Et l’odeur du foin.

      Un jour de juin, je décide de m’arrêter à Cambremer et d’y rester toute la journée. Un village de charme…Ah ! les toitures couvertes d’ardoises, de tuiles. L’église au clocher quadrilatère est surmonté d’une flèche parée d’une longue histoire. Cette ardoise signe son triomphe. Elle joue coquettement de son reflet gris-bleu lorsqu’après l’averse le soleil luit à nouveau. Ce jour là, des peintres se sont disséminés dans le village. 

      Sur un panneau, je lis : « Portraits croisés », et je pars à la découverte. Dans la Grange aux Dîmes, une jeune artiste se tient debout devant son chevalet. Son modèle pose, assis sur une chaise. Des regards se promènent autour d’eux. Les badauds peuvent contempler, car c’est ici chose permise, l’œuvre en train de se faire. Ils observent un sujet saisi sur le vif, immobilisé pour être capté, figé à jamais sur une toile.

     Je fais quelques pas pour me rapprocher de l’artiste et, très agréable surprise, je reconnais Agathe, une de mes connaissances.                            

    –  Bonjour Agathe, je ne vous connaissais pas ce talent de portraitiste. L’an dernier, vous étiez sur le motif à peindre dans les champs.

    – C’est vrai mais aujourd’hui je m’amuse, dit-elle ave simplicité.                                          

    Je vois bien sur son visage qu’elle aime le travail du portrait, l’art, et tous les jeux de l’intelligence. Au bout d’une trentaine de minute de colorisation à l’aquarelle, elle se tourne vers son sujet : 

     – Voilà votre portrait terminé cher monsieur ! Au fait, monsieur ?                                                           

     – Daniel

    Je suis subjugué  par son savoir-faire. J’admire ce portrait trait pour trait réussi. Par association d’idées, je ressens l’envie d’évoquer mon oncle Victor, qu’elle avait connu dans son enfance.

     – Auriez-vous  des œuvres de vos confrères dans vos cartons ? Et pourrais-je y jeter un coup d’œil ?

hasardai-je.                           

     – Que cherchez- vous donc? 

     – Je suis à la recherche d’un tableau de famille perdu, celui de mon oncle Victor. 

     – Désolée, je crains de ne rien avoir pour vous. Mais je peux vous donner quelques pistes et l’adresse de collègues.

      Autour de nous, les yeux sont caressés et séduits de tous côtés par les techniques utilisées par les peintres. Ici, le pastel, si soyeuse chose ! Là, l’aquarelle, pigments dilués dans l’eau. Plus loin, l’huile et sa légère odeur de térébenthine, et l’acrylique qui sèche aussitôt, et l’encre, et la sanguine…Je tombe sur un grand portrait de jeune fille, peint à ravir. Et je me dis que dans la cohorte des peintres se cache peut-être quelque génie encore dédaigné par la fortune.

       Mai pourquoi m’obstiner à vouloir retrouver ce tableau perdu ? Il me faudra de la patience. Je dois  « laisser le vent gémir dans les branches », comme disaient les anciens du coin. Mon intuition me dit que le hasard fera bien les choses. C’est une tâche malaisée mais utile voire essentielle. Mon oncle Victor se trouve être l’unique membre de la famille dont l’image ait été fixée pour la postérité par un tableau. J n’aurai de cesse qu’il soit accroché dans mon salon.

        Je m’entête. Je cours les brocanteurs, les marchands de tableaux, je fouine dans les greniers. Après de multiples recherches, je visite un manoir en pleine rénovation. J’explique au nouveau propriétaire l’objet de ma recherche, il me laisse faire. Et, dans une salle, au milieu d’un entassement d’objets, de mobiliers et de tableaux, je saisis un cadre. J’ôte d’un revers de la main une impressionnante couche de poussière : un visage rayonnant de lumière comme une pomme bien mûre de notre terroir fait ressurgir en foule des souvenirs qui se mêlent à des impressions neuves. Le personnage de mon oncle Victor revit en moi dans tout son relief.

        L’oncle Victor est resté au manoir, son propriétaire n’était pas vendeur….

       Mais à la recherche du tableau perdu, je n’ai pas mené ma quête en vain. Il y a bien un tableau sur le mur du salon aujourd’hui mais ce n’est que moi-même, peint par un artiste fidèle aux valeurs des Impressionnistes, mon ami Yves Riguidel. J’y porte la blaude finement brodée héritée de ma famille. Derrière moi pour ceux qui savent voir, se profile une longue lignée de Normands enracinés dans leurs terres, et parmi eux, mon oncle bien-aimé, Victor.

                                           Jean-Claude Dufresne,

31 octobre 2016

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